Extension du domaine du smartphone

Depuis quelques semaines, je suis en difficulté pour utiliser mes services bancaires, pourtant chèrement acquis. Je possède une carte bleue basique, correspondant a priori à mes besoins, sans trop de services associés (assurances, débit différé, plafonds ou autres) mais qui ne me permet manifestement pas de payer en ligne : je suis contraint d’utiliser un service de cartes de paiement virtuelles. Mais depuis quelques semaines, je suis très régulièrement dans l’incapacité d’utiliser ce service : mon application bancaire ne fonctionne plus sur mon smartphone un peu ancien (acheté en 2017, tournant sous Android 6), identifié comme « terminal de confiance », et elle est nécessaire pour valider la création d’une carte virtuelle réalisée depuis le site web de ma banque. Conséquence : je suis obligé de faire appel à ma femme pour obtenir un numéro de carte virtuelle utilisable si je veux payer en ligne. Et je réfléchis à changer de smartphone pour être autonome sur les paiements en ligne, alors que, par ailleurs, il fonctionne toujours plutôt bien.

J’ai plutôt de la chance : malgré l’agacement lié à ce dysfonctionnement, je peux encore trouver un moyen de contournement. Ce n’est pas le cas de la personne âgée prise en exemple par Xavier de la Porte en introduction de la dernière émission de son podcast, Le code a changé :

Cette dame a 90 ans, elle est tout à fait autonome, très active, mais porte malgré tout son âge. Elle n’a pas complètement raté le tournant technologique. Elle a un smartphone, et un ordinateur sur lequel elle regarde pas mal de choses et notamment des vidéos de concerts sur YouTube, parce qu’elle aime la musique classique, particulièrement Debussy.
Mais sa passion, ce sont les musées, elle y va souvent. Enfin, elle y allait souvent avant la pandémie. Parce que comme beaucoup de vieilles personnes, elle a cessé de s’y rendre pendant de longs mois. Il faut dire qu’elle a attrapé le COVID pendant une des vagues, qu’elle a été très mal, et que ça l’a échaudée. Donc elle a arrêté de faire la maline et est restée chez elle.
Quand elle a eu reçu toutes ses doses de vaccin et que l’épidémie s’est calmée, elle a voulu retourner dans un des musées qu’elle préfère. Et quand elle est arrivée, elle a voulu acheter un billet à la caisse, comme elle avait toujours fait. On lui a dit “Madame, avez-vous réservé par Internet ?”. Non, elle n’avait pas réservé. On lui a dit “Mais vous pouvez le faire depuis votre téléphone.” On lui a donné le site, mais on n’avait pas le temps de lui montrer comment faire. Elle a essayé. Elle était un peu stressée, un peu agacée aussi, c’est pas facile de manipuler un smartphone avec ses vieux doigts, et elle ne voit pas très bien l’écran. Donc elle a renoncé, elle est rentrée chez elle. Et depuis, elle va beaucoup moins au musée.

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-code-a-change/smartphones-eloge-de-la-reparation-7598912

Je vous recommande vivement d’écouter cet excellent épisode qui ouvre cette nouvelle saison du podcast, intitulé « Smartphones : éloge de la réparation » avec, pour invité, Nicolas Nova, professeur à la Geneva University of Art and Design, et auteur d’un ouvrage qui est depuis longtemps sur ma liste de livres à lire : « Smartphones : éloge de la réparation » paru chez Metis Presses à Genève. Au début de l’émission, Xavier de la Porte confie son irritation, voire sa colère, de voir son smartphone devenir peu à peu nécessaire à beaucoup d’activités quotidiennes, ce qui le conduit à poser une question essentielle, que je reformule avec mes propres mots : où et quand a-t-on discuté collectivement et démocratiquement de l’obligation de détenir un smartphone pour pouvoir aller au musée ou au spectacle, utiliser des services bancaires, se déplacer / voyager, se soigner, suivre la scolarité de ses enfants ? À un moment de l’émission, il évoque même (citant des entretiens avec des possesseurs de ces appareils) le smartphone comme un nouveau membre de son corps, une extension de soi-même, voire un réceptacle pour la métempsycose de notre âme – nous lui confions en effet beaucoup de notre vie personnelle, de notre mémoire.

Cette question de l’absence d’instances démocratiques de discussion et de décision sur ces questions qui, pourtant, touchent à l’essentiel de nos vies dans leur quotidien le plus banal, devrait de plus en plus nous inquiéter et nous indigner. Nous constatons jour après jour le creusement des inégalités béantes entre celles et ceux qui savent, peuvent, ont les moyens d’utiliser ces smartphones d’une part, et celles et ceux qui n’y arrivent pas / plus (16,5% de Français sont démunis face à la dématérialisation accélérée des services publics et privés, selon cet article du Monde) ou feraient le choix de vivre sans, d’autre part. C’est le moment de (re)lire l’excellent ouvrage de Yaël Benayoun et Irénée Régnauld, « Technologies partout, démocratie nulle part », dont j’avais publié une note de lecture sur ce blog, pour repenser les modalités de notre exercice de la démocratie face à ces changements profonds, qui ne sont quasiment jamais portés sur la place publique par notre représentation nationale ou par les candidat⋅es aux élections.

Le reste de l’émission porte davantage sur les travaux de Nicolas Nova qui a observé en anthropologue « le rôle incontournable que le smartphone joue dans la reconfiguration de nos activités ordinaires et dans l’évolution de nos cultures matérielles » dans une enquête de terrain qui l’a mené de Genève à Tokyo en passant par Los Angeles, et plus particulièrement sur la fréquentation des boutiques de réparation. Avec là aussi une question essentielle : si nous confions notre smartphone une heure, une journée à un réparateur, que lui confions-nous exactement ? à quoi lui donnons-nous accès ? à quelle intimité accède-t-il ? Nous voilà condamnés à devenir autonomes, soulever le capot, nous outiller, et apprendre à réparer nous-mêmes nos ordinateurs et smartphones pour préserver cette intimité, cette mémoire, ces morceaux de vie confiés à une machine, ce qui semble être un horizon accessible seulement à une très petite partie d’entre nous.

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