Retour sur la première journée du libre éducatif

Il y a une semaine j’ai eu la chance de participer à la première Journée du libre éducatif, (merveilleusement bien) co-organisée à Lyon par la Délégation régionale du numérique éducatif (DRANE) de Lyon, à l’initiative de Cédric Frayssinet, et par la Direction du numérique pour l’éducation (DNE) du ministère de l’Éducation nationale, sous l’impulsion d’Alexis Kauffmann, chargé de mission sur les logiciels et ressources éducatives libres et sur la mixité dans les filières numériques (et par ailleurs fondateur de Framasoft). Le programme de cette journée, dont l’enjeu était de mieux cerner les enjeux des logiciels et ressources éducatives libres et développer les communs numériques pour l’éducation, est accessible sur cette page : https://dane.ac-lyon.fr/spip/Journee-Du-Libre-Educatif-1er.

Introduction de la journée

Les quatre libertés numériques (utilisation, étude, modification et distribution) « résonnent tout particulièrement dans la communauté scolaire que nous formons », et invitent à « construire un contexte qui soit favorable au développement des communs numériques au service de l’éducation », a affirmé le directeur du numérique éducatif, Audran Le Baron, dans son allocution liminaire diffusée en vidéo :

Cette journée était une excellente occasion de mettre en avant les valeurs du libre éducatif, particulièrement bien alignées avec celles du service public l’Éducation nationale et de ses agents (ouverture, collaboration et coopération, culture des communs, circulation des savoirs…), mais trop souvent minorées ou méconnues dans ses réalisations et ses potentialités. C’était également un beau moment pour prendre connaissance et valoriser ce qui se fait dans les écoles, les établissements, dans les associations ou les collectifs, dans les académies et au ministère pour promouvoir et faire utiliser les ressources et logiciels libres et ouverts, et favoriser la production de communs numériques, tantôt de manière marginale, sans le soutien institutionnel parfois attendu, tantôt de manière plus institutionnelle et soutenue. Ce n’est pas le moindre des mérites de cette journée que d’avoir pu réunir des acteurs et actrices aux périmètres d’action aussi divers, mais partageant les mêmes convictions et idéaux. C’était enfin pour moi l’opportunité de rencontrer « pour de vrai » les acteurs et actrices qui portent et font vivre le libre éducatif au quotidien, que je ne croise que sur les réseaux sociaux ou les listes de diffusion, ou que je n’avais jamais rencontré, ou pas vu depuis longtemps : les rencontres et discussions informelles en marge des ateliers ou des conférences sont le sel de ce genre d’événements, et rappellent d’ailleurs combien il est important de pouvoir se retrouver physiquement dans un même lieu.

Conférences inaugurales et présentations éclair

J’ai suivi avec beaucoup de plaisir la conférence inaugurale d’Agnès Crépet (chargée de la longévité logicielle chez Fairphone) et Isabelle Huynh, ingénieure et professeur à l’INSA, qui ont développé et illustré les apports de l’open source au service des biens communs et à la réalisation de projets responsables et durables. Quelques présentations de collègues de la DNE ont suivi, dont Rémi Lefeuvre sur le projet de plateforme Moodle ELEA (aujourd’hui proposée aux enseignants de l’académie de Versailles, demain élargie aux autres académies) et Nicolas Schont sur les actualités du portail apps.edu.

Puis l’estrade a été ouverte à 12 porteurs et porteuses de projets libres pour l’éducation, qui sont venus les présenter à l’assistance sous la forme de « présentations éclair » (5 minutes, trois diapositives) : La Digitale, CanoProf, Jitsi Box, Polymny Studio, l’Atelier, Capytale, Vikidia, PrimTux, MineStory, Sesamath, text2quiz et… Toutatice (une petite revue de ces douze projets a été proposée par Thierry Noisette sur son blog pour ZDNet : https://www.zdnet.fr/blogs/l-esprit-libre/education-nationale-12-projets-numeriques-libres-39939967.htm).

Photographie tirée du compte Twitter d’Alexis Kauffmann

Le projet (My)Toutatice

J’ai ainsi eu la chance de me faire le porte-parole de toute une équipe de la DSII pour présenter l’espace numérique de travail Toutatice, que l’académie de Rennes développe, opère, fait évoluer et accompagne depuis bientôt 15 ans, et en partenariat avec la Région Bretagne depuis plus de 10 ans. La plateforme trouve son origine en 2006-2007 avec le projet de remplacement de l’outil de gestion du fonds documentaire du CDI, Superdoc, alors utilisé par les professeurs documentalistes : le choix s’était alors porté sur PMB, logiciel libre, que l’académie a hébergé sur ses serveurs et fourni à tous les collèges et lycées bretons, avec un accès proposé derrière une page d’authentification, nécessitant de construire un annuaire des utilisateurs : les premières briques de Toutatice étaient posées. Les suivantes ont permis de construire toute une offre de services libres mis à disposition de la communauté éducative bretonne : Moodle pour les espaces de cours en ligne, RocketChat pour la messagerie instantanée des agents, adossée à une instance Jitsi pour les appels vidéo, ESUP Pod pour le dépôt et le partage de vidéos, Etherpad et la suite bureautique OnlyOffice pour les activités d’écriture collaborative… L’académie de Rennes a également développé sur le socle technique de Toutatice (libre lui aussi) différents services numériques comme les espaces collaboratifs Triskell, et les espaces écoles Modulo, ouverts à toutes les écoles publiques au printemps 2020 pour permettre les échanges entre équipes pédagogiques et parents au moment du premier confinement. D’autres applications libres, développées et opérées par des acteurs tiers, sont intégrées et connectées à la plateforme : Labomep (qui passe maintenant par le GAR), Capytale, l’instance BigBlueButton Visio-agents, les services de Renater comme Filesender, Evento ou Rendez-vous…

La plateforme Toutatice elle-même est construite avec des briques libres et open source, permettant des réutilisations intéressantes au niveau national : Cartoun, la carte participative des activités pédagogiques alimentée par les professeur⋅es de toute la France (publications sous licence Creative Commons, d’ailleurs), ou Tribu, le service d’espaces collaboratifs proposé par le pôle FOAD (formation ouverte et à distance) de l’académie de Toulouse, proche cousin de Triskell.

Pour finir, j’ai pu présenter les enjeux du développement et du déploiement de MyToutatice, le cloud personnel basé sur la solution CozyCloud, que l’académie propose aujourd’hui à tous ses agents et à quelques centaines d’élèves dans un cadre expérimental. Proposer à chaque membre de la communauté éducative un espace numérique privatif, pérenne, déménageable, qui le suive partout dans son parcours professionnel ou scolaire au gré des changements et des ruptures (changement d’établissement, mutation professionnelle…), et qui soit un véritable lieu d’apprentissage de la gestion de ses données personnelles, selon les principes du Self Data (« la production, l’exploitation et le partage de données personnelles par les individus, sous leur contrôle et à leurs propres fins ») constitue un véritable changement de paradigme, que nous portons avec beaucoup de conviction et d’enthousiasme. Autour d’un Drive qui permet de stocker et partager des contenus (avec client de synchronisation des contenus sur poste personnel et application mobile) et de connecteurs qui permettent de récupérer et agréger automatiquement des données nous concernant détenus par des services tiers (comme nos fiches de paie dans l’ENSAP par exemple) plusieurs applications viennent enrichir l’expérience utilisateur : notes collaboratives riches, annuaire de contacts, gestionnaire de mots de passe… Bientôt, les utilisateurs de Toutatice pourront également accéder à toutes leurs applications depuis la page d’accueil de MyToutatice, ce qui en permettra d’en faire le point d’entrée personnel des agents et des élèves sur leur offre de services. L’avenir de Toutatice !

Tables rondes et clôture

Pour poursuivre ce rapide compte rendu de ma journée, je voulais souligner la qualité des trois tables rondes organisées dans l’amphithéâtre principal et animées par l’excellent Louis Derrac (collectif Resnumerica), que j’ai choisi de suivre au détriment d’ateliers qui avaient également l’air très intéressants (mais on ne peut pas être partout). La première a réuni Isabelle Collet, enseignante-chercheuse à l’université de Genève, et Françoise Conil, ingénieure en développement logiciel au CNRS, sur la thématique « Peu de femmes dans le numérique, encore moins dans l’open-source : une fatalité ? ». La seconde réunissait des représentants de collectivités (Echirolles, Métropole de Lyon, Région Rhône Alpes) et l’ADULLACT (représentée par son président François Elie, professeur de philosophie). Enfin, la troisième et dernière table ronde proposait un état des lieux des logiciels et ressources éducatives libres dans l’enseignement supérieur, réunissant entre autres Colin de la Higuera (professeur à l’université de Nantes et titulaire de la chaire Unesco pour les ressources éducatives libres), Perrine de Coëtlogon (Chargée de mission blockchain & open education à la Direction de l’Innovation Pédagogique de l’Université de Lille) et un représentant du GIP AMUE (Agence de mutualisation des universités et établissements d’enseignement supérieur).

J’ai eu à peine le temps de parcourir les stands positionnés dans le hall (et faire un petit arrêt sur le stand Framasoft pour récupérer quelques autocollants, sans oser déranger Pierre-Yves Gosset en grande conversation avec Alexis Kauffmann) et de jeter un œil aux panneaux Expo libre (à découvrir ici : https://expolibre.org/), qu’il a fallu rejoindre le grand amphithéâtre pour les discours de clôture. Nicolas Léger, professeur de philosophie au lycée français de Florence, a proposé un exposé sur le thème « Penser et transmettre les communs numériques ». Bastien Guerry, responsable du pôle logiciels libres d’Etalab et coordonnateur du plan d’action logiciels libres et communs numériques à la Direction interministérielle du numérique (DINUM), est revenu sur la journée passée en tant que grand témoin. Le dernier mot est revenu à François Wolf, adjoint au directeur du numérique pour l’éducation, mais j’étais déjà dans le métro pour rejoindre la gare et prendre le train qui me ramenait en Bretagne – non sans avoir au préalable récupéré un exemplaire (offert par l’organisation) de la bande dessinée Les Décodeuses.

Et maintenant ?

« La route est longue mais la voie est libre » est le slogan de Framasoft, repris à son compte par Audran Le Baron à la toute fin de son allocution inaugurale (voir vidéo ci-dessus). En effet, cette journée est un premier jalon et il reste beaucoup à faire pour systématiser l’usage de logiciels libres dans l’éducation, pérenniser les actions déjà engagées et soutenir les initiatives dont l’Éducation nationale est riche, résister à la facilité promise par les marchands de solutions fermées et privatrices et/ou prédatrices des données scolaires, accompagner et favoriser la production et l’utilisation de communs numériques et de ressources éducatives libres.

J’ignore évidemment quelle sera la feuille de route du libre éducatif construite par Alexis Kauffmann à la DNE (et son articulation avec le plan d’action « logiciels libres et communs numériques » conçu par le ministère de la Transformation et de la Fonction publique), mais en écoutant les acteurs et actrices du libre éducatif réuni⋅es lors de cette journée on perçoit l’impérieuse nécessité pour l’État, les collectivités, les opérateurs, les fournisseurs d’avoir une boussole commune pour emprunter ensemble les chemins qui permettront de trouver et mettre en œuvre ensemble des solutions adaptées et performantes, au service de toute la communauté éducative. Un des chantiers les plus difficiles est sans doute celui qui nous amènera à libérer les équipements et postes de travail : les systèmes d’exploitation libres, pourtant très adaptés à l’éducation, sont très minoritaires sur les postes dans les services et les établissements, et l’offre est inexistante sur les terminaux mobiles, de plus en plus utilisés dans les écoles, les collèges et les lycées. Les environnements numériques pour l’éducation, construits sur des bases libres et open source (Toutatice en Bretagne, LaClasse.com à Lyon, NetO’Centre dans la région centre…) et les fournisseurs / porteurs de solutions libres pour l’éducation doivent trouver leur modèle pour s’installer dans un paysage façonné par les exigences de la commande publique. Les initiatives de développement d’applications et ressources libres, provenant souvent de nos propres agents et enseignants, doivent être soutenues, outillées, développées et pérennisées lorsque c’est possible. Les ressources éducatives libres (REL) doivent être facilement accessibles, référencées, promues, valorisées, et leur production facilitée, ce qui nécessitera là aussi un effort considérable sur l’accompagnement et les moyens accordés. Des défis, certainement difficiles à relever, mais tellement stimulants !

Vivement la seconde journée du libre éducatif, et les suivantes, pour mesurer les progrès réalisés sur la voie des libertés numériques. Et – puisque l’événement devrait être récurrent et itinérant – pourquoi pas en Bretagne l’an prochain ?

En attendant, n’oubliez pas, si vous le pouvez, soutenir les associations qui promeuvent et défendent le logiciel libre comme l’APRIL ou Framasoft.

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4 réflexions sur “Retour sur la première journée du libre éducatif”

  1. Ping : Louis Derrac - Animation des tables rondes des 1ères JDLE

  2. Ping : Petite introduction au fedivers – Miscellanea numerica

  3. Ping : Retour sur les expérimentations de la Jitsi Box en classe - Info - France Université Numérique

  4. Ping : Comment la technologie peut-elle (vraiment) aider les enseignants ? Le Meilleur des mondes, France Culture, 2 septembre 2022 – Miscellanea numerica

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