À propos de l’émission « Libre à vous » du 16 février sur les « démarches pro-libre dans l’éducation »

Je vous recommande vivement l’écoute de la 94e émission « Libre à vous » de l’APRIL sur la radio Cause Commune, diffusée le 16 février dernier, qu’il est possible d’écouter ici : https://april.org/94-demarches-pro-libre-educ (et dont la transcription est accessible ici : https://www.librealire.org/emission-libre-a-vous-diffusee-mardi-16-fevrier-2021-sur-radio-cause-commune). Elle a pour thème principal « les démarches pro-libre dans l’éducation » et fait la part belle aux témoignages de deux usagers qui alertent sur l’usage d’outils de communication dans un cadre scolaire ou universitaire : le premier en tant que parent d’une enfant scolarisée dans une école maternelle à qui a été proposé l’usage de l’application Klassroom (qui permet d’assurer la communication entre l’équipe pédagogique et les familles), et le second étudiant dans une filière scientifique de l’université appelé à suivre ses cours à distance via la plateforme Zoom – tous les deux travaillant ou ayant des activités de bénévoles dans l’informatique ou le numérique, peut-on préciser.

L’émission est hautement intéressante, pas tant par les informations que vous y glanerez (les témoignages de ce type abondent, et l’émission ne fait pas l’économie de quelques approximations et confusions, sur lesquelles je reviendrai plus bas) que par les questionnements qui s’en dégagent naturellement et qui devraient interpeller toute partie prenante dans cet écosystème du numérique éducatif, tant dans l’enseignement scolaire (que je connais bien) que dans l’enseignement supérieur (que je connais moins). J’en vois au moins trois qui se dégagent, après avoir écouté attentivement l’émission :

  • la bonne définition d’un numérique éducatif qui soit à la fois garant des libertés des personnes et protecteur de leurs données personnelles, au service de valeurs communes ;
  • les difficultés de construction de ce numérique éducatif vertueux liées au manque d’information, de formation et de disponibilité des acteurs, et l’épuisement des bonnes volontés;
  • l’instanciation démocratique des questions relatives au numérique éducatif : culture numérique partagée, connaissance des enjeux, transparence des organisations, instances de dialogue pour les membres de la communauté éducative élargie.

Je jette ici quelques idées provoquées par l’écoute de cette émission, un peu « comme ça vient » ; je compte sur vous pour ajouter vos propres réactions ou éclairages dans les commentaires.

Pour un numérique éducatif à la fois libre, loyal et protecteur

Tout au long de l’émission – ou presque – est entretenue une confusion entre ce qui relève du réglementaire sur la protection des données scolaires et personnelles des enseignants, élèves et parents (incarnée par le RGPD pour l’éducation) et ce qui relève de l’éthique de travail ou de la déontologie par l’usage de services numériques libres et loyaux. Entendons-nous bien : d’une part, l’usage d’un logiciel libre, fût-il hébergé chez un acteur de confiance (comme un CHATONS), ne donne aucune garantie de licéité des traitements de données personnelles au regard du règlement ; d’autre part, il est tout à fait possible qu’un logiciel propriétaire soit mis au service de la communauté éducative dans un cadre de confiance, au sein duquel les droits des usagers sont strictement respectés[1]Je relève toutefois une question intéressante énoncée par l’un des intervenants en fin d’émission : comment s’assurer que l’éditeur d’un service numérique … Continue reading Par exemple, utiliser Framapad avec ses élèves, quelle que soit la confiance qu’on peut donner à Framasoft, nécessiterait que le responsable de traitement pour l’école (à savoir le ou la DASEN) ou pour l’EPLE (le ou la chef⋅fe d’établissement) engage des démarches, avec le soutien du ou de la délégué⋅e à la protection des données (DPD) de son académie, afin de correctement déclarer le traitement de données personnelles dans son registre (quelles données, avec quelle finalité et quelle base légale, pour quels destinataires, pour quelle durée, avec quelles mesures de sécurité, etc.), éventuellement contractualiser avec le fournisseur du service (ici, Framasoft) avant d’informer les usagers de leurs droits vis-à-vis de ces traitements. Inversement, l’utilisation d’un service propriétaire proposé par un éditeur privé (comme Pronote) peut tout à fait répondre aux exigences du RGPD, le responsable de traitement (qui peut être le recteur ou la rectrice d’académie, ou le / la ministre de l’Éducation nationale, dans le cas d’applications académiques ou nationales) obtenant la garantie que les traitements de données sont licites, et les données de ses usagers bien sécurisées, peuvent être déclarés dans son registre en adoptant une base légale de mission d’intérêt public, et que l’application peut être mise à la disposition de la communauté dans un cadre d’usage déterminé (un ENT par exemple). Du strict point de vue du règlement, le fait que le service soit libre et/ou hébergé par un partenaire que l’on considère comme loyal ou de confiance ne revêt aucune pertinence : seule la licéité des traitements, déterminée par les responsables de traitement eux-mêmes (potentiellement nombreux, dans le cas de l’Éducation nationale) avec l’aide de leur DPD, permet ou interdit l’usage. C’est pour cela, d’ailleurs, qu’il n’y a aucun sens à parler d’application numérique « conforme RGPD » par nature ; ce n’est pas parce qu’on est un fournisseur de services français ou européen, éditeur privé ou associatif, avec des conditions générales d’utilisation faisant référence aux articles du règlement, que l’on peut proposer de droit aux écoles ou établissements de les utiliser (contrairement à ce que laissent entendre certains représentants des entreprises du secteur).

Et c’est précisément là qu’il faut absolument croiser les regards et adapter les postures : certains (qui se reconnaîtront peut-être s’ils ont l’heur de lire ces lignes) soutiennent une vision très réglementaire de la protection des données scolaires, et la résument à des processus légaux, qui permettent éventuellement d’utiliser des services propriétaires destinés à l’éducation fournis par de grandes entreprises technologiques françaises ou étrangères, y compris ceux des entreprises prédatrices de données personnelles qui en font commerce dans leurs services grand public (qui ne peuvent absolument pas être utilisés tels quels dans un contexte scolaire). Je trouve cette approche pauvre, incomplète, et pour tout dire contre-productive. L’un des principes forts du RGPD est la responsabilisation des acteurs : cette responsabilisation nécessite une approche éducative de la question. Il faut donner du sens à ce texte, rappeler qu’il vient protéger les personnes en renforçant leurs droits, expliciter les valeurs qui le sous-tendent (et qui s’alignent avec les valeurs de l’éducation). Et c’est là que le logiciel libre et ouvert doit pleinement jouer son rôle : rappeler les libertés offertes par ces logiciels (utiliser, étudier, modifier, redistribuer) et expliquer en quoi ces libertés participent d’une bonne protection de leurs utilisateurs et utilisatrices et contribuent à faciliter leur émancipation, particulièrement essentielle lorsqu’il s’agit de l’éducation. J’ajouterais même que l’usage de logiciels libres et l’explicitation, par les enseignant⋅es, des raisons qui les ont amené⋅es à les utiliser avec leurs élèves, constituent un réel acte d’éducation au numérique ; « une certaine architecture logicielle peut être propice à une éducation émancipatrice », rappelle très justement Véronique Bonnet, présidente actuelle de l’APRIL, dans une récente intervention. Il faut donc allier le potentiel d’émancipation du logiciel et des ressources numériques libres à celle de protection des données et de la vie privée des membres de notre communauté éducative : l’un ne va pas sans l’autre, et nécessite donc de construire collectivement un cadre qui permette cette combinaison, ce qui m’amène aux deux points suivants.

Obstacles et freins

C’est une tâche exaltante mais ô combien difficile de construire ce cadre avec et au bénéfice des membres de cette communauté. Les témoignages des deux intervenants montrent bien que l’organisation manque de transparence et de lisibilité, que les interlocuteurs difficiles à trouver, que la culture numérique qui permet de bien saisir ces problématiques n’est pas partagée par toutes et tous. Les bonnes volontés individuelles ne suffisent pas : tout le monde veut le meilleur pour les autres – je sais gré aux deux intervenants de rendre hommage aux personnels de l’Éducation nationale (tous les personnels, pas seulement les enseignant⋅es) qui, dans leur immense majorité, font pour le mieux avec ce qu’ils ont – mais, en l’absence de boussole collective, on assiste à un mouvement brownien de particules élémentaires qui se heurtent les unes aux autres de manière apparemment désordonnée, sans parvenir à engager un mouvement d’ensemble. Les causes sont connues :

  • poids des habitudes dans les pratiques professionnelles ou même privées (c’est là que les GAFAM ou apparentés, avec leurs produits grand public gratuits ou très bon marché visant à accoutumer l’usager, sont extrêmement efficaces et dangereux),
  • pas ou très peu de nouveaux moyens humains dégagés pour accompagner la communauté sur ces problématiques malgré des enjeux identifiés comme essentiels par tous ses membres, manque de disponibilité des moyens actuels,
  • pauvreté de la formation continue des personnels sur le numérique, notamment sur la questions des libertés numériques,
  • manque d’expertise, d’unité et de cohérence dans les politiques publiques sur la fourniture de services numériques éducatifs,
  • multiplicité des échelons et des partenaires constitutifs du service public du numérique éducatif (état, académies, collectivités, opérateurs, etc.),
  • et bien d’autres sans doute

Si l’on ne parvient pas à effacer ou dépasser ces difficultés systémiques, les bonnes volontés individuelles vont rapidement s’épuiser : seuls, ou presque, comment convaincre son école, son établissement, son service, son université des bénéfices d’un cadre de confiance numérique à la fois protecteur et émancipateur ? Les deux témoignages sont éloquents : ils relatent des tentatives valeureuses de contribuer à la constitution de ce cadre partagé, mais qui se heurtent de plein fouet aux autres bonnes (ou parfois mauvaises) volontés individuelles qui, peut-être ignorantes ou oublieuses de ces enjeux, n’en essaient pas moins de remplir leur mission avec ce qu’ils découvrent, connaissent, maîtrisent, accumulant à leur tour découragement et frustration de voir des personnes leur expliquer que ce qu’elles font déjà difficilement est à remettre en question. Il faut une approche globale, collective et cohérente de la question du numérique éducatif, et je pense qu’il s’agit là d’une mission régalienne de l’État, qui se doit de fixer le cadre avec ses partenaires (collectivités, opérateurs, associations, éditeurs privés).

C’est ce à quoi nous essayons modestement de contribuer sur l’académie de Rennes, en partenariat avec les collectivités bretonnes (notamment la Région Bretagne), avec l’environnement Toutatice étendu grâce au Gestionnaire d’accès aux ressources numériques pour l’école (le GAR) conçu et développé par le ministère. Toutatice est un environnement numérique, maîtrisé par l’académie (développement, hébergement, accompagnement) dans lequel le cadre est clairement fixé, et qui propose un maximum de logiciels et de ressources libres en ligne au service de ses utilisateurs et utilisatrices, proposés par des acteurs de confiance (l’académie, le ministère, Renater…). Ces services visent à couvrir le plus de besoins possibles en fournissant des alternatives libres à des services grand public (par exemple : visio avec Jitsi ou BigBlueButton, messagerie avec RocketChat, partage de vidéos avec Pod, écriture collaborative avec Etherpad ou OnlyOffice, espaces de cours en ligne avec Moodle, gestion et catalogue du CDI avec PMB, et depuis peu espace numérique personnel MyToutatice avec Cozy…), tout en permettant des usages sécurisés de services propriétaires fournis par des éditeurs privés. Ce n’est pas parfait, bien entendu, et il reste beaucoup à faire, mais nous disposons là d’une bonne base, je crois, pour acculturer l’ensemble de la communauté éducative (personnels, élèves, parents) à ces questions de protection des données et de libertés numériques. D’autres initiatives existent, toutes propices à jeter les bases d’une émancipation collective, au moins dans le cadre professionnel et éducatif, vis-à-vis des services privateurs ou consommateurs de notre « surplus comportemental » à des fins de profilage commercial, proposés par des entreprises technologiques (petites ou grandes, françaises, européennes ou étrangères, la vertu et la pertinence d’un service numérique ne se juge pas à la seule taille de l’entreprise ou à la localisation de ses serveurs) dont le modèle économique contrevient manifestement à nos valeurs communes. Voilà quelle doit être notre boussole.

Technologies partout, démocratie nulle part

Je reprends à dessin le titre de l’excellent livre d’Irénée Regnault et Yaël Benayoun (voir ce billet) pour conclure ce billet sur des perspectives plus larges. Les deux témoignages entendus au cours de cette émission montrent également que, s’il est difficile d’obtenir un dialogue avec l’institution (école ou université, en l’espèce), il est encore plus difficile de porter la question au devant des autres usagers (parents d’élèves, ou étudiant⋅es) pour en partager les enjeux, comprendre les organisations, peser collectivement dans les choix. Il y a un déficit démocratique structurel dans les questions liées à l’école, en tous cas dans celles liées au numérique éducatif. Des instances qui réunissent les représentants de la communauté éducative (personnels, élèves, familles, mais aussi associations, syndicats, élu⋅es) existent et fonctionnent de manière locale (conseil d’école, conseil d’administration de l’EPLE) mais aucune n’adresse particulièrement les enjeux pourtant particulièrement prégnants (surtout en cette période de crise sanitaire) du numérique pour l’éducation. Nous devons imaginer des espaces d’échanges et de discussion qui soient ouverts aux membres de la communauté sur ces sujets, laisser la possibilité à ses membres de poser des questions et peser dans les choix, au niveau local comme sur des échelons plus larges. Les technologies numériques pour l’éducation doivent être régulièrement questionnés dans leurs modalités par la communauté éducative pour s’assurer que leurs usages sont à la fois protecteurs et porteurs d’émancipation et de liberté (ce qui, je crois, était le thème de l’émission), mais aussi – même si le sujet n’a pas été abordé là – respectueux du bien-être et de la santé des personnes, inclusifs, économes et sobres, tenant compte des changements rendus nécessaires par la transition énergétique. Imaginer ces instances démocratiques demandera là aussi du temps et de la disponibilité, de l’expertise, une organisation collective, à la fois ouverte et représentative. Et nécessitera donc de mettre le pied sur le frein dès que l’occasion nous en sera donnée, afin de retrouver la maîtrise de nos environnements numériques pour l’école.

Merci donc à l’APRIL pour cette nouvelle émission Libre à vous. Retrouvez toutes les informations sur la page de la radio Cause Commune : https://cause-commune.fm/shows/libre-a-vous/

References

References
1 Je relève toutefois une question intéressante énoncée par l’un des intervenants en fin d’émission : comment s’assurer que l’éditeur d’un service numérique respecte le cadre imposé par le RGPD si son code est fermé, et donc non auditable ?

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