« L’utopie déchue. Une contre-histoire d’Internet XVe-XXIe siècle » de Félix Tréguer

L’ouvrage

Ce livre de quelque 300 pages (plus les notes, hélas renvoyées en fin d’ouvrage par l’éditeur) est publié par Félix Tréguer, sociologue et membre fondateur de La Quadrature du Net chez Fayard dans la collection « à venir » au prix de 22 € (https://www.fayard.fr/sciences-humaines/lutopie-dechue-9782213710044) :

Couverture du livre

Il est composé de quatre parties, correspondant à la périodisation choisie par l’auteur, intitulées Genèse (XVe-XXe siècle), Informatisation (1930-1980), Subversion (1980-2001) et Reféodalisation (1990-2020), chacune divisée en trois ou quatre chapitres.

Ce livre est issu d’une thèse soutenue en 2017 sous le titre « Pouvoir et résistance dans l’espace public : une contre-histoire d’Internet (XVe -XXIe siècle) », et est disponible en ligne à l’adresse https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01631122 sous licence Creative Commons BY-NC-SA 4.0.

Ce que j’en ai retenu

Je dois dire que, initialement attiré par les deux dernières parties, j’étais très intrigué par la perspective historique adoptée par l’auteur, avec ce retour à la Renaissance et l’invention non de l’imprimerie, mais, comme il est très justement rappelé, de la typographie à caractères mobiles métalliques par Gutenberg au milieu du XVe siècle. C’est là que débute cette première partie passionnante sur les différentes manières dont le pouvoir royal a chercher à exercer un contrôle de l’espace public au nom de la « raison d’état », principe justificateur des velléités de contrôle et de surveillance de la société par la police du pouvoir royal ou de l’État de l’Ancien régime à nos jours, et qui est en quelque sorte le fil rouge de tout l’ouvrage. Retrouver cités à cet endroit Arlette Farge et Robert Darnton a été une excellente surprise pour l’historien du XVIIIe siècle que je suis, et cette première partie, qui parcourt tous les modes de censure de l’expression dans l’espace public, au gré de ses libéralisations et renforcements successifs, des supports écrits (affiches, livres) jusqu’aux radios libres des années 1980 en passant par le télégraphe au XIXe siècle, est particulièrement bienvenue pour introduire et éclairer ce qui suit.

La seconde partie (Informatisation) s’ouvre sur un poème de Richard Brautigan, All Watched Over by Machines of Loving Grace, qui permet à l’auteur de poser ce constat :

L;ambivalence de ce poème nous rappelle qu’Internet est un objet complexe, rempli de paradoxes, traversé qu’il est par deux utopies techniciennes concurrentes : d’une part, celle des bureaucraties d’État qui conçoivent l’ordinateur non seulement comme une aide, voire un substitut, à la décision et à l’action humaine, mais aussi comme l’instrument d’une plus grande « efficacité » dans la conduite des fonctions régaliennes, au premier rang desquelles la guerre ; de l’autre, celle faisant de l’informatique une machine à communiquer capable de contribuer à l’épanouissement de l’individu démocratique. Deux utopies contraires toute deux contestées par les milieux technocritiques.

p. 101

On observe dans cette partie, sur la période considérée, l’émergence de cette seconde utopie, libératrice et émancipatrice (dont on comprend qu’elle est l' »utopie déchue » du titre de l’ouvrage), faisant face à l’utopie bureaucratique et guerrière, dans laquelle les scientifiques, dans une forme de politisation de leur rôle, tiennent une place non négligeable, jusqu’à la création d’ARPANET, ancêtre d’Internet, aux États-Unis à la fin des années 1960, la démocratisation de l’informatique permise par l’arrivée des premiers ordinateurs personnels, et les premières législations sur la protection des libertés et de la vie privée (en 1978 en France avec la loi Informatique et libertés, suite à la révélation du projet SAFARI par Le Monde en 1974). Cette évolution n’est pas linéaire : on assiste à de nombreux mouvements de balancier plus ou moins violents, et l’implication de communautés et groupes nombreux et variés (des « hippies technophiles » aux actions violentes et spectaculaires du Comité pour la liquidation ou la destruction des ordinateurs, le CLODO), dans la construction de cette informatisation de la société.

La troisième partie (Subversion) explicite les modes d’édification d’un nouvel espace public à l’initiative des premières communautés « virtuelles » utilisatrices des réseaux informatique (BBS, Usenet, IRC) et de leurs tentatives de contournement des mécanismes de censure, entre espoirs et désenchantements, témoin des oppositions entre imagination et liberté d’un côté, contrôle et marchandisation de l’autre. L’histoire de ces communautés se superpose brillamment à l’histoire politique occidentale (extension du néolibéralisme, guerres d’indépendance, …) au gré des progrès technologiques de l’époque (miniaturisation et capacité de traitement, développement des réseaux, Web, cryptographie, WiFi). On suit avec la naissance d’un Internet militant, dans les années 1990, dont le mouvement sera brutalement interrompu par les mesures liberticides prises suite aux attentats de 2001. [Note personnelle : venu sur Internet sur le tard, j’ai traversé cette période de foisonnement et de construction (j’ai eu 18 ans en 1990) sans être le moins du monde conscient des potentialités et des sociabilités qui y étaient attachées ; un regret, assurément.]

Enfin, le titre de la quatrième partie (Reféodalisation) donne le ton de la fin de l’ouvrage, et témoigne de la volonté d’un retour aux premières formes de contrôle et de surveillance de l’espace public par les bureaucraties d’État comme privées. Cette partie s’ouvre sur la mise hors-la-loi des communautés de hackers en France (j’ai découvert à cette occasion les faits d’armes de Laurent Chemla !), en Allemagne (le Chaos Computer Club) ou aux États-Unis (le WELL), assimilés à des bandits, espions ou terroristes, qui traduit un renforcement du contrôle policier et conduit en réaction à la création de structures pour la défense des droits et la protection de la vie privée (comme l’Electronic Frontier Foundation aux USA) et à une bataille autour de la démocratisation de la cryptographie (émergence du mouvement cypherpunk). Les apories juridiques causées par l’arrivée de ce nouvel espace public numérique qu’est Internet et de sa « désintermédiation » mettent en lumière l’inadéquation du modèle porté par la loi de 1881 sur la liberté de la presse en France face à la multiplication des expressions contestataires, qui consacrait le rôle du responsable de publication et des intermédiaires éditoriaux vis-à-vis de l’expression de l’opinion publique. Le débat sur le rôle des intermédiaires techniques actuels – hébergeurs, fournisseurs d’accès, etc. – est d’ailleurs encore aujourd’hui d’une brûlante actualité. Entre volontés d’autorégulation et renforcement de l’arsenal législatif et policier, les mouvements de balancier sont de plus en plus forts. Mais dans les années 1990 les projets de surveillance massive par les états et la répression accrue contre les acteurs de la contestation ou de la transparence, exacerbée par les nouvelles lois faisant suite aux attentats de 2001, placent l’espace public au milieu d’un « état d’urgence numérique » qui donne son nom au treizième chapitre dans lequel les libertés sont malmenées au nom de la « sécurité nationale ». L’alliance objective des états avec les « Big Tech » (malgré la contre-culture qui a présidé à leur naissance) pour le bénéfice de leur économie mène au capitalisme de surveillance dont Google est le fer de lance, et les mécanismes de censure « automatique » des contenus indésirables se développent sur les grandes plateformes.

Les perspectives offertes par la conclusion de l’ouvrage ne sont pas optimistes :

et si, en nous en tenant aujourd’hui à des approches éthiques, juridiques, technologiques ou organisationnelles pour tenter de corriger les pires aspects de la technologie moderne, nous ne faisions qu’acter notre propre impuissance ? […] Malgré les espoirs des premiers hackers et autres pionniers quant aux possibilités ouvertes par la micro-informatique, ce découplage entre pouvoir et technologie se fait toujours grandement désirer.

p. 307

Que faire ? Peut-être « arrêter la machine », comme le dernier paragraphe du livre le propose :

Comme le remarquait Jacques Ellul, « nous disposons d’énormes moyens, et nous mettons en marche de prodigieuses machines pour n’arriver nulle part ». Si ce n’est pas sur la fameuse île imaginaire de Thomas More que nous nous rendons -celle dont il nous disait justement qu’on ne la trouverait « nulle part » (le sens littéral du grec ou-topos, dont est dérivé le mot « utopie ») – et si le point de débarquement que l’on distingue à l’horizon n’est que le néant de la dystopie, alors ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’un patch logiciel, d’un bricolage juridique, ni même d’un peu d’éthique. Ce qu’il nous faut d’abord et avant tout, c’est d’arrêter la machine

p. 308

Cette conclusion fait écho à la lecture de « Technologies partout, démocratie nulle part » de Yaëlle Benayoun et Irénée Régnauld, dont j’avais également donné un note de lecture. Mais elle me semble bien plus pessimiste, ne laissant la place à pas grand-chose entre dystopie et utopie ; mon naturel optimiste me dit qu’on a collectivement des moyens de reprendre la maîtrise de la machine plutôt que de l’arrêter, de développer les processus démocratiques qui nous permettront d’en décider ensemble ce qu’il doit en sortir, de la mettre au service d’autres leviers d’action ne s’appuyant pas sur la seule technologie mais sur des solidarités bien humaines, et que l’on ne sera pas obligés de renoncer aux effets bénéfiques de la technologie pour la libre circulation des connaissances, la santé, l’éducation… Mais le livre de Félix Tréguer nous montre clairement qu’il s’agit pour cela d’entrer en résistance pour que cette utopie ne soit pas « déchue » ; qu’une place de choix doit être réservée à la critique de la technologie dans l’éducation et la formation, et que cette critique doive être exercée par toutes et tous, surtout lorsqu’on est en position de contribuer à un infléchissement (au premier rang desquels les agents de l’État !) ; que cette réappropriation émancipatrice et démocratique s’inscrit dans un temps long, et que les enseignements de l’histoire sur ces cinq derniers siècles mettent en lumière une asymétrie dont on peut hélas penser qu’elle s’aggrave avec le développement de ces technologies.

J’espère ne pas avoir trahi la pensée de l’auteur ni fait de raccourcis trompeurs dans cette courte recension. Un livre dense et riche, qui ouvre beaucoup d’horizons par une biblio très fournie, et qui invite à la politisation du débat sur les technologies : une lecture nécessaire, donc !

Et pendant qu’on y est, soutenons les associations qui mènent ce combat, comme La Quadrature du Net : https://don.laquadrature.net/

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