Dans la mesure du possible (2)

La continuité à tout prix ?

Dans le billet précédent je levais un peu le voile sur les coulisses de la mise en œuvre des mesures nécessaires à la continuité administrative et pédagogique sur notre environnement académique (infrastructures, accès, services…). J’aimerais maintenant présenter quelques réflexions personnelles sur les présupposés et les enjeux de cette « continuité pédagogique » qui a été au cœur du quotidien de toute la communauté éducative ces deux dernières semaines, avec des fortunes diverses.

Le temps de l’action, le temps de la réflexion

Tout d’abord il est important de souligner que, entre le 2 mars au matin (déclaration du premier « cluster » dans le Morbihan) et l’annonce de la fermeture des écoles et établissements (le 12 au soir) il s’est passé très peu de temps. Que s’est-il passé pendant ces 10 jours ? Nous avons tant bien que mal fait la transition entre un agenda prévu déjà très chargé et un agenda d’urgence. Chacun a trouvé le moyen d’épurer ou de suspendre les tâches en cours tout en dégageant du temps pour préparer ce qui venait. Du côté du pôle numérique pédagogique, il s’agissait d’une part de finaliser la mise à disposition des services de l’ENT dont nous savions qu’ils allaient être utiles en cas de fermeture d’une école ou d’un établissement : soutien au développement, tests, déploiement et documentation des tout nouveaux espaces Toutatice pour les écoles, améliorations fonctionnelles de l’espace pédagogique Moodle (paramétrages divers, activation généralisée des modules H5P), état des lieux sur la plateforme académique de diffusion et de partage de vidéos (ToutaPod), mise en valeur et accompagnement des ressources numériques institutionnelles (éduthèque, banques de ressources numériques pour l’école BRNE), réaliser quelques tutoriels vidéo, aider à la fourniture de statistiques pour le pilotage académique et national (à ce propos, je me suis promis de reprendre la lecture de La gouvernance par les nombres d’Alain Supiot). D’autre part, avec la direction de la DSI et la déléguée académique au numérique, il a fallu rapidement mobiliser les réseaux d’accompagnement du numérique (formateurs Résentice pour le second degré, conseillers pédagogiques départementaux CPD et enseignants référents pour les usages du numérique ERUN pour le premier degré, pôles départementaux et collègues en charge de l’assistance de proximité de la DSI), et mettre en place les premières réunion à distance pour organiser la continuité pédagogique à venir, l’accompagnement des écoles et des établissements, les modalités d’intervention et de formation à distance… Ce fut donc un temps essentiellement consacré à l’action, avec peu de marge pour y inclure des temps de discussion ou de réflexion de fond, dans un contexte où l’incertitude était encore très forte sur l’impact du virus et la portée des mesures prises à l’endroit des populations scolaires. Ce qui me semble assez évident en ce 27 mars l’était sans doute beaucoup moins le 16 au matin, lorsque les écoles, collèges et lycées ont été fermés : ce qui suit est donc le fruit d’observations et de réflexions personnelles a posteriori, depuis mon bureau (ou mon domicile, depuis le confinement), et je ne perds pas de vue qu’il est toujours facile de se dire après coup « On aurait dû faire comme ça », et que je ne suis détenteur en aucune manière d’une vérité absolue ou d’une légitimité particulière à porter un jugement sur la manière dont tout le monde, avec ses moyens, et dans la mesure du possible, a abordé et vécu cette période exceptionnelle. 

Ceci étant posé, il me tient à cœur d’aborder les trois points suivants : la continuité, tout de suite ? La continuité, pour tout le monde ? La continuité, par tous les moyens ?  

La continuité, tout de suite ?

C’est sans doute le constat le plus criant aujourd’hui : dans une forme de frénésie collective, nous avons (presque) tous pensé que dès le 16 mars au matin, les professeurs et leurs élèves seraient prêts à travailler. C’était à mon sens une erreur majeure : il aurait fallu tout de suite présenter la première semaine comme un temps d’organisation de la continuité, pas comme un temps de mise en œuvre avec les élèves. D’une part, nous l’avons vu, les infrastructures n’étaient pas prêtes à accueillir plus d’un million de connexions quotidiennes : la montée en charge se devait d’être progressive, et les équipes d’hébergement auraient gagné à travailler dans le calme à ce renforcement au lieu d’agir dans l’urgence pour rendre le service dans des conditions dégradées. D’autre part, je suis persuadé qu’il y avait beaucoup à faire en amont des activités d’enseignement et d’apprentissage à distance, ce qui a d’ailleurs fait dans beaucoup d’établissements :

  • informations et communication vers les familles, vérifications que chaque élève et chaque parent avait bien accès à l’ENT ;
  • recensement et gestion, avec les collectivités, des cas où l’élève n’a pas d’équipement (prêt de matériel) ou des conditions d’accès dégradées ;
  • coordination et concertation des équipes pédagogiques pour choisir une stratégie commune vis-à-vis des outils de communication et d’apprentissage à distance ;
  • réflexions collectives sur les rythmes et les contraintes de l’enseignement et de l’apprentissage à la maison.

Une fois ces questions posées, les activités d’enseignement et d’apprentissage à distance auraient pu commencer plus sereinement la semaine suivante. Or, dans un contexte où se sont mêlés la très forte conscience professionnelle du corps enseignant, les inquiétudes des familles, les injonctions institutionnelles et un solutionnisme technologique partagé par une partie de la communauté du numérique éducatif qui relève de la pensée magique, nous avons plutôt assisté à une forme de mise en action frénétique de l’ensemble des acteurs de la communauté éducative, souhaitée ou le plus souvent subie, avec cette idée (fausse) que dès le lundi 16 mars à 8h, nous allions être capable de « faire classe » de la même manière que la semaine précédente. D’après les témoignages que j’ai pu lire dans la presse ou sur les réseaux sociaux, ou entendre autour de moi de la part de collègues enseignants, de chefs d’établissement, d’élèves, de parents, cette première semaine a donné lieu à une forte accumulation de frustrations, de malentendus, d’incompréhensions, qui auraient pu être évités avec une période d’adaptation pendant laquelle les objectifs majeurs auraient été de d’informer, de rassurer, de nous organiser collectivement, de créer les conditions pour que la mise en œuvre de la continuité scolaire se fasse dans les meilleurs conditions possibles pour toutes et tous – tout en nous occupant des premières urgences, les plus fondamentales en cette période de crise sanitaire :  celle de notre organisation personnelle et familiale, celle de prendre des nouvelles et de s’occuper de nos proches, tout simplement celle d’absorber le choc psychologique du confinement.

L’impatience collective, l’absence ou l’impossibilité (?) d’une communication claire et rassurante, et le manque de temps dégagé pour la réflexion et la concertation, dont nous avons été tous les moteurs d’une façon ou d’une autre (j’en suis conscient, pour ma part), a conduit des personnels des services, des personnels d’encadrement, des équipes pédagogiques et des familles à faire du mieux possible avec leurs propres moyens pour assurer immédiatement le maintien de ce lien pédagogique, au risque de situations d’épuisement, d’incompréhension et de frustration.

J’ai senti, en cette seconde semaine de confinement, une forme de baisse de pression, d’apaisement – ou de fatigue – qui je l’espère se poursuivra pour le bien de toutes et tous. S’il faut bien entendu leur accorder toute notre attention et notre reconnaissance, attention à ne pas faire de ces collègues qui s’épuisent à assurer leur mission de service public des héros : mettre en exergue cette minorité de personnes ayant les capacités professionnelles et l’habileté numérique nécessaire à assurer leur travail et leurs cours à distance comme si, finalement, peu de choses avaient changé, ne peuvent conduire qu’à les inciter à s’épuiser un peu plus dans un effort qui s’annonce long, d’une part, et culpabiliser les collègues qui n’en auraient pas les moyens, pour différentes raisons tout à fait compréhensibles et acceptables, d’autre part. Je lis aujourd’hui trop de témoignages de collègues épuisé⋅es par les deux semaines qui viennent de s’écouler : la continuité scolaire doit permettre de maintenir un lien social et pédagogique avec les élèves et leurs familles, mais ce lien ne doit pas et ne peut pas se faire au détriment de leur santé ou les empêcher d’adresser leurs autres priorités, plus personnelles. Sans compter que des esprits mal intentionnés pourraient penser que les modalités de l’enseignement à distance pourraient finalement être plus largement utilisées dans un contexte « normal », alors que chaque particien⋅ne qui me lira sait pertinemment que l’établissement ou la salle de classe, en présence de tous ses acteurs, est le véritable creuset dans lequel se forgent les apprentissages.

La continuité pour tout le monde ?

Organiser la continuité pédagogique, c’est prendre de plein fouet toutes les inégalités scolaires, sociales, territoriales qui, déjà difficilement adressées par notre institution scolaire en temps habituel, deviennent criantes une fois que tout le monde doit pouvoir enseigner et apprendre depuis chez soi. Pour les personnels comme pour les familles, il faut d’abord avoir les conditions matérielles du travail à domicile : un environnement calme pour travailler, si possible un ou plusieurs ordinateurs (le smartphone n’étant pas, bien entendu, l’outil le plus adapté pour suivre un enseignement à distance – mais dans de nombreuses familles, c’est le seul terminal disponible), une imprimante, une connexion internet performante. Au-delà des fractures liées à l’équipement numérique, pour les personnels comme pour les familles, on trouve les fractures d’usage : créer et utiliser son compte en ligne, savoir utiliser les services de l’ENT, correctement utiliser son navigateur, une suite bureautique ou un service de visioconférence, se repérer dans les offres pléthoriques de service et de ressources.

Mais ça, ce n’est que pour les aspects numériques, qui m’intéressent principalement ici : il ne s’agit pas d’ignorer les principales difficultés qui sont sociales, culturelles, scolaires et éducatives. Comment apprendre à distance ou accompagner le travail de son enfant lorsque l’on est déjà en souffrance scolaire ou en distanciation de l’école, lorsqu’on ne lit pas ou ne parle correctement le français, lorsque l’on habite à quatre ou cinq dans un petit appartement, lorsque l’on souffre de troubles de l’apprentissage et que l’on ne peut bénéficier de l’aide de son AVS, etc. ? Notre système scolaire est déjà victime, quand il ne les produit pas lui-même, d’inégalités sociales qui empêchent, malgré tous les efforts fournis, les plus vulnérables d’apprendre et de progresser comme il serait souhaitable de le faire dans une société démocratique : la continuité pédagogique, malgré tout le soin que l’on apporte à ceux qui en ont le plus besoin, ne doit pas devenir le cache-misère d’une rupture encore plus profonde avec ceux qui ont déjà des difficultés à suivre.

Personnellement, je ne vois pas d’issue à ce problème : nous aurons beau prêter du matériel aux familles lorsque cela est possible, prendre des nouvelles régulières des élèves, nous assurer que les consignes de travail sont bien transmises et comprises, le différentiel dans l’avancement des apprentissages entre les familles les plus favorisées ou scolairement adaptées et celles qui sont déjà dans une forme ou une autre d’éloignement ou de difficulté scolaire ne peut que s’accroître. Je rejoins donc celles et ceux qui, aujourd’hui, appellent à être modestes sur nos objectifs et faire de cette période de confinement une parenthèse pédagogique : pas trop de travail quotidien (2 à 3 heures pour un⋅e collégien⋅ne, c’est déjà très bien), renforcement des fondamentaux ou des notions déjà travaillées en classe, travail sur l’ouverture culturelle (lecture, podcasts, vidéos), minimisation des activités en présentiel (même si 15 minutes de contact quotidien avec sa classe et ses professeurs peuvent être appréciables et appréciées).

Cela aurait aussi le mérite de donner, d’une manière générale, de la souplesse et de la facilité dans les organisations familiales. Les familles, quelle que soit leur environnement social d’ailleurs, ont déjà bien assez de difficultés à gérer le stress du confinement (et de l’exposition au virus lorsque certains membres doivent travailler à l’extérieur), mener leur propres activités de travail à distance, composer avec la maladie – voire les deuils – de proches ou de parents, pour qu’on ne leur demande pas en plus d’accompagner leurs enfants sur des temps et des activités scolaires trop importants, générateurs de nouvelles inégalités.

Enfin, la continuité pédagogique fait entrer l’école un peu plus dans les domiciles et la vie privée des familles ; si cette intrusion dans l’espace privé est nécessaire ou en tous cas utile dans une certaine mesure, elle est également source de nouvelles difficultés à la fois pour les collègues qui assurent le suivi des élèves à distance (notamment les « déconnecté⋅es » ou éloigné⋅es de l’école), encore davantage confronté⋅es à des situations sociales, familiales, culturelles difficiles, et pour les familles elles-mêmes, qui se sentent démunies ou qui voient leur intimité numérique réduite ou mise à mal par la nécessité de partager des équipements, par exemple.

La continuité, par tous les moyens ?

La (relative) difficile montée en charge des ENT, dans cette première semaine de confinement, confortée par l’idée que l’activité pédagogique devait pouvoir se poursuivre dès le jour 1 de la fermeture des établissements, a conduit beaucoup de collègues, de très bonne volonté et désireux de maintenir le lien avec les élèves de leurs classes et leurs familles, à se tourner vers des outils numériques grand public qu’ils utilisaient déjà pour certains dans leur vie privée et dont ils percevaient immédiatement l’intérêt et le confort d’usage dans la situation présente. Les plus cités sont des outils qui permettent d’organiser des activités synchrones en audio (comme Discord) ou en vidéo, avec des fonctionnalités de partage d’écran, de chat, d’interactions diverses (comme Skype ou Zoom, par exemple). La consigne était cette fois assez clairement exprimée : pour les usages entre collègues (réunions dans les services, commissions, concertation, conseils de classe…) c’était l’outil Via, déjà largement utilisé sur la plateforme de formation à distance m@gistère bien connue des enseignants, qui était préconisé, et pour les usages avec élèves, la classe virtuelle accessible aux enseignant⋅es sur la plateforme Ma classe à la maison du CNED qui, elle, a plutôt bien tenu la charge ces deux dernières semaines – même si son fonctionnement, en dehors de toute possibilité d’authentifier les élèves avant accès à la classe animée par leur professeur⋅e, a découragé de nombreux collègues victimes d’intrusions de participants mal intentionnés et de « trolls » qui, bien souvent, ne sont même pas des élèves de leurs classes.

Des outils complémentaires pour le travail collaboratif ou pour la communication avec les familles ont été également investis : les services grand public de Google (Drive, Docs, Sheets, etc.) ou de Dropbox, les réseaux sociaux (Facebook, Whatsapp), différents outils d’éditeurs privés de la sphère « edtech » (technologies pour l’éducation), etc.

Même si la bonne volonté de l’immense majorité de ces collègues n’est pas à remettre en question (mis à part quelques prosélytes d’une ouverture de l’éducation à des acteurs privés) il convient de rappeler ici quelques principes directeurs qui doivent tous nous obliger en tant que fonctionnaires d’état soucieux d’un service public de qualité : la liberté pédagogique ne peut pas s’opposer aux libertés de nos collègues, de nos élèves ou de leurs familles ou, autrement dit, la fin ne justifie pas les moyens. La loi informatique et liberté date de plus de 40 ans aujourd’hui, et le règlement général sur la protection des données entré en vigueur il y a deux ans maintenant a renforcé nos droits et libertés numériques : il ne s’agit pas d’outils légaux qui ont pour but d’empêcher les personnes de faire ce qu’elles veulent, ils sont là pour garantir les libertés individuelles dans notre société de l’information.

À ce sujet, en dehors des nombreuses actions de sensibilisation qui sont menées dans les académies, lors des formations des personnels d’encadrement ou des professeur⋅es, les ressources qui permettent de se documenter sont facilement disponibles :

  • l’atelier RGPD de la CNIL, qui permet de s’auto-former de manière très complète et efficace en quatre heures environ ;
  • des parcours en auto-formation sur la plateforme m@gistère ;
  • la pages sur la protection des données dans l’éducation sur le site du ministère ;
  • le guide RGPD (pdf) édité par le réseau Canopé ;
  • et bien d’autres ressources en académie disponibles sur les sites des académies ou des DANE (en ce qui concerne l’académie de Rennes, l’espace RGPD dans Toutatice). Il me semble donc très important de privilégier partout où c’est possible des outils libres et protecteurs de notre vie privée et de celle des élèves et de leurs familles.

En ce qui concerne l’académie de Rennes, les services et ressources offerts dans l’environnement académique Toutatice, que les enseignants, élèves et familles peuvent utiliser en toute sécurité, sont nombreux:

  • l’espace scolarité (Pronote, laviescolaire.fr, Educhorus selon l’établissement) pour organiser le travail et communiquer avec les familles dans le second degré, l’espace école dans Toutatice pour le premier degré ;
  • l’espace pédagogique Moodle pour réaliser les activités avec ses élèves (très récemment amélioré par la mise à disposition des modules H5P pour renforcer l’interactivité) (tutoriels vidéo) ;
  • la plateforme Toutapod pour mettre à disposition des élèves des vidéos ou des sons ;
  • la plateforme Toutapad, basée sur Etherpad, pour ouvrir des notes collaboratives sur lesquelles plusieurs contributeurs peuvent agir en même temps ;
  • l’intégration d’OnlyOffice à Toutatice pour proposer à ses collègues ou à ses élèves des activités nécessitant une écriture collaborative (tutoriel) ;
  • très récemment, en en cours de généralisation pour les personnels, une messagerie instantanée basée sur RocketChat.

Sans oublier toutes les ressources et services apportés par le GAR (gestionnaire d’accès aux ressources) distribuables aux enseignants et aux élèves en quelques clics :

  • des services gratuits pour tous les établissements : Jules – devoirs faits du CNED pour l’aide au travail en autonomie au collège, Pix pour l’auto-évaluation des compétences numériques, Labomep de Sesamath pour des séances d’exercices en mathématiques, les différentes banques de ressources numériques pour l’école en français, mathématiques, sciences et technologie, histoire géographie, langues vivantes, LCA, FLE-FLS, les ressources du portail éduthèque, notamment celles de l’audiovisuel public (Lumni) ;
  • des services sur abonnement, dont Pearltrees (largement utilisé dans l’académie), manuels numériques, dictionnaires et encyclopédies en ligne, ressources de presse, pour l’orientation, etc.

et bien d’autres choses encore, dont le détail est donné sur le site pédagogique de l’académie, ici pour le second degré et là pour le premier degré.

Il est à noter que même les solutions libres et respectueuses de la vie privée, opérées par des acteurs de confiance comme Framasoft par exemple, se sont retrouvées en difficulté devant l’afflux de nouveaux utilisateurs et ont – très justement ! – priorisé les accès d’acteurs associatifs et remis l’institution devant ses responsabilités. À ce propos, le discours convenu de l’Éducation nationale vendue à Microsoft et incapable de fournir à ses agents des outils libres, de qualité et non privateurs gagnerait à être très fortement nuancé : de nombreuses initiatives en académie et dans les collectivités, à la Direction du numérique éducatif (DNE) au ministère, à la Direction interministérielle du numérique (DINUM), visent à héberger et fournir de tels services aux agents, avec les difficultés inhérentes aux moyens accordés et au « mille-feuilles administratif » bien réel en ce qui concerne l’éducation et les compétences réparties entre services centraux, décentralisés, collectivités. Elles ne sont pas toujours abouties, ou suffisamment connues, mais elles existent et – gageons-le – seront développées, renforcées et mieux utilisées à l’avenir.

Enfin je regarde avec une certaine circonspection l’élan de solidarité actuel des éditeurs privés, edtech et autres « entrepreneurs sociaux ». Même si beaucoup d’entre eux (pas tous) sont utiles, voire nécessaires, à l’enrichissement de notre offre de service, et travaillent régulièrement avec l’Éducation nationale et les académies pour entrer dans ce que l’on appelle « le cadre de confiance », garantissant strictement à tous ses utilisateurs le respect de leur vie privée et de leurs libertés numériques (notamment grâce au dispositif du GAR dont j’ai parlé plus haut), il faut se garder de tout enthousiasme excessif vis-à-vis des acteurs pour lesquels la mise en œuvre de la continuité pédagogique est prétexte à faire de l’entrisme auprès des collègues, des écoles, établissements qui ne demandent qu’à bien faire.

Dans un temps où le langage martial de la « guerre contre le Covid-19 » peut servir la cause d’une société de surveillance, il paraît plus que jamais utile et pertinent de faire valoir cette prééminence de la protection de nos données et de nos vies privées, y compris dans des situations qui provoquent de l’inconfort ou de la frustration, et fût-ce pour atteindre un but noble en soi ; une action volontaire de toutes et tous, pour nous-mêmes, mais également et surtout envers nos élèves, est aujourd’hui incontournable.

En conclusion

Merci pour votre intérêt, si vous êtes arrivé jusqu’ici. Comme je le disais en introduction, il s’agit d’un point de vue personnel, qui n’a pas vocation à s’imposer à toutes et à tous – tout le monde, en particulier dans l’enseignement, exerce son esprit critique sur les questions abordées pour en tirer des réflexions qui auront autant de pertinence que les miennes – et n’engage pas l’institution dans laquelle je suis employé et qui, comme toutes les institutions de cette taille, est – très heureusement – polyphonique et ouverte aux discussions, contrairement à une image communément véhiculée de monolithe sourd et aveugle. Nous sommes tous acteurs et actrices de ce qui se joue en ce moment dans l’éducation, et c’est important de pouvoir témoigner, échanger, réfléchir. Et prenez surtout bien soin de vous et de vos proches ! J’ai une pensée particulière en terminant ce billet pour l’un de nos collègues, malade, qui lira peut-être ces lignes lorsque cela ira mieux, et à qui je souhaite un très prompt rétablissement.

Pour aller plus loin :

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