Dans la mesure du possible (1)

Parasquive Vlad / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)

Quelques réflexions personnelles sur l’organisation de la continuité pédagogique

Tout a commencé le 2 mars à 6h30, jour de reprise après les vacances scolaires d’hiver, lorsque j’apprends, en attendant le train qui doit m’emmener à Brest, que le préfet du Morbihan a pris un décret ordonnant la fermeture des établissements scolaires de ce que l’on appelait alors le « cluster » (foyer épidémique) d’Auray-Brech-Carnac. Très rapidement les premières actions s’enchaînent : première prise de contact avec la DAN (déléguée académique au numérique), la direction de la DSI académique et mes collègues, et vérification rapide que les services de l’ENT Toutatice (espace scolarité pour le cahier de textes, espace pédagogique Moodle) pour les collèges et lycées publics concernés sont bien opérationnels. Une fois arrivé à Brest, pour une réunion de coordination académique premier degré, se déroulent les premières discussions de fond avec les acteurs de la DSI par audioconférence, et avec les acteurs de l’accompagnement du numérique pour le premier degré (IEN, CPD numérique, ERUN présents sur place) pour examiner ce qui pourrait être fait pour les écoles publiques du secteur. Bref, nous nous sommes tous mis en action en à peine deux heures pour assurer, dans les meilleures conditions possibles, une continuité administrative et pédagogique pour les quelques écoles, collèges et lycées qui allaient être fermés pour deux semaines dès la reprise (et donc, sans avoir pu réunir équipes pédagogiques et élèves).

En trois semaines (qui semblent plusieurs mois) les choses ont changé : la fermeture totale des écoles et établissements scolaires annoncée le 12 mars par le Président de la République nous a fait basculer dans une situation tout à fait inédite et exceptionnelle, et je voudrais partager ici quelques réflexions sur la manière dont cette transition se passe, et la façon dont je l’ai vécue.

Avant la continuité pédagogique, la continuité administrative

Voilà quelque chose dont on a moins parlé, mais qui représente un enjeu particulièrement important pour tous les acteurs de l’éducation et qui a beaucoup mobilisé les équipes de la DSI : donner la capacité à tous les agents des services académiques de pouvoir travailler de chez eux en accédant, dans la mesure du possible, à toutes leurs ressources professionnelles à distance. Cela passe par des commandes et délivrances de postes de travail portables, paramétrés et sécurisés par les collègues de la DSI à tous les agents qui en avaient besoin, mais aussi par le montage d’un pont VPN (réseau privé virtuel) qui permet à chacun de ces agents d’accéder de manière sécurisée aux ressources internes au réseau du rectorat et des DSDEN. Il est bien évidemment primordial que les collègues qui s’occupent de la paye, de la gestion des ressources humaines, des mouvements de personnels, du paiement des factures etc. puissent dans la mesure du possible continuer à assurer leurs missions depuis leur domicile, une fois le confinement décidé. Il fallait dans le même temps adresser au mieux les demandes des personnels de direction et des personnels administratifs en établissement, eux aussi devant travailler depuis chez eux tout en accédant au réseau interne.

C’est là un travail de fond, difficile, invisible, qu’il convenait de rappeler.

La montée en charge progressive de l’ENT

twwet Olivier Adam 17 mars

Aux premiers jours du confinement, les accès sur notre ENT ont explosé, avec des pointes à 1 200 000 authentifications par jour, pour la plupart d’élèves et de parents à la recherche des consignes laissées par les établissements pour amorcer cette continuité pédagogique. Comme attendu, il a fallu rapidement s’adapter à cette affluence exceptionnelle.

J’ai lu avec une pointe de désespoir cette phrase d’un collègue enseignant sur une liste de diffusion nationale des professeur⋅es de SNT (sciences du numérique et technologie) : « Je n’ai aucune pitié pour notre DSI qui connaissait parfaitement la charge EXACTE à laquelle elle allait faire face. Ils sont en dessous de tout point barre. » Il est tout de même inquiétant de lire ceci sous la plume d’un enseignant de SNT : c’est insultant, bien entendu, mais surtout ignorant de la réalité du travail d’une DSI, et détaché de toute réalité concernant le numérique. Imaginer qu’on puisse dimensionner, en quelques heures, toutes une infrastructure informatique académique pour s’adapter à un tel afflux d’utilisateurs, relève au mieux d’une forme de pensée magique. Déployer des serveurs, les paramétrer, optimiser les accès, améliorer la disponibilité, superviser les services, mener les tests, sont des activités coûteuses en compétences et en temps humain, en ressources matérielles et financières, dans un cadre contraint sur les plans administratif, technique, et surtout humain – les collègues devant eux-mêmes trouver une organisation professionnelle, personnelle et familiale dans ce contexte difficile. De telles attaques de la part de collègues enseignants, ignorants ou oublieux du fait que ce sont d’autres collègues, fonctionnaires de l’Éducation nationale comme eux, dévoués au service public de l’Éducation, solidaires des équipes en établissement et soucieux de leur apporter tout le soutien nécessaire dans cette période de crise, ne laisse pas de me surprendre à chaque fois.

Effectivement, cette montée en charge a été progressive, s’est faite en parallèle des travaux à mener pour la continuité administrative, et encore hier les accès à Toutatice n’ont pas été faciles selon le moment de la journée ; mais les collègues à qui je rends hommage (dans les équipes hébergement, système et réseaux, administrateurs de systèmes d’information pour les applications de gestion, identité et données, numérique pédagogique, équipes de proximité, d’assistance – l’équipe AMIGO comprend une vingtaine de personnes pour traiter les demandes issues de trois régions académiques !) ont engagé toute leur énergie et leur savoir-faire, dans des conditions difficiles, pour permettre à tous nos usagers (élèves et parents) d’accéder aux informations, ressources et services nécessaires dans le cadre de la mise en œuvre de la continuité pédagogique.

Étions-nous prêts ?

Clairement, non. Il n’est pas envisageable de « prévoir » une telle situation ou de s’y préparer à l’avance : pour utiliser une métaphore immobilière, j’ai acheté un logement qui permet d’héberger en permanence quatre personnes, que je peux adapter pour héberger trois ou quatre personnes supplémentaires pendant quelques jours, voire dans laquelle je peux accueillir une vingtaine de personnes pendant un temps très court (un repas par exemple) en ne proposant pas tous les services de manière fluide (l’accès aux toilettes, ou l’hébergement de nuit). Je ne peux pas brusquement, ou alors au prix de travaux d’urgence coûteux et potentiellement longs, héberger de manière satisfaisante avec tout le confort nécessaire 30 personnes pendant un temps long, surtout si ces personnes arrivent toutes d’un seul coup chez moi. Il n’était pas souhaitable que j’aménage mon logement en pensant qu’un jour je pourrais être amené à loger 30 personnes. De la même manière, il n’était pas pertinent de dimensionner a priori les infrastructures académiques pour répondre aux besoins de cette période exceptionnelle (même si nous avions la plupart des matériaux à disposition, pour filer la métaphore) : il faut mener les travaux d’urgence en prenant le temps nécessaire (continuité de service, sécurité), en montant en puissance dans des délais courts, en faisant au mieux pour faire patienter les utilisateurs, et leur offrir quelques services essentiels, en attendant que tout le monde puisse retrouver un confort d’usage qui lui permette de mener ses activités sereinement.

Le cas des écoles

Autant notre environnement numérique Toutatice contient les outils et ressources nécessaires aux collèges et aux lycées pour assurer cette continuité pédagogique dans un environnement de confiance (j’y reviendrai), autant nous n’avions pas grand-chose à proposer aux écoles. Toutes les collectivités n’ont pas la possibilité ou les moyens d’offrir un ENT à leurs écoles, qui permette ce lien recherché avec les familles. Grâce à la mobilisation rapide d’acteurs de la DSI et, surtout, d’acteurs de terrain (équipes de circonscription, ERUN, pôles numériques départementaux), nous avons pu proposer aux quelque 1470 écoles publiques de l’académie un espace école dans Toutatice qui mette en relation automatiquement l’équipe pédagogique avec les familles (qui accèdent à notre environnement via leur compte EduConnect, généralisé sur le territoire breton cette année) et qui permette aux enseignant⋅es de ces écoles d’ouvrir des « salles de classe » et d’y mettre à disposition consignes, documents (pdf, audio, vidéo…), liens, actualités, forum, documents collaboratifs (pads), etc. C’est une fierté pour les équipes d’avoir pu faire cette réalisation en lien étroit avec ces acteurs de terrain pour proposer ce que l’on pouvait faire de mieux dans des délais aussi courts. L’accompagnement à distance de tous les collègues pour la prise en main de cet espace école n’est pas chose aisée : les ERUN, conseillers pédagogiques, équipes de circonscription, tous les acteurs de l’accompagnement des écoles œuvrent à informer, former, aider les enseignant⋅es à utiliser au mieux les potentialités de ces espaces et à guider les parents dans leur parcours de connexion, et leur engagement force l’admiration.

À suivre

Ce premier billet portait essentiellement mes observations en tant que membre de la DSI académique, témoin de notre mise en action de toutes les équipes pour accompagner la continuité administrative, renforcer les infrastructures de l’ENT Toutatice, fournir de nouveaux services aux écoles dans la mesure de nos moyens et de nos possibilités. Dans un second billet « La continuité à tout prix ? », je reviendrai plus précisément sur la mise en œuvre de la continuité pédagogique dans les collèges et les lycées avec, cette fois, mon regard de responsable du pôle numérique pédagogique de la DSI sur la formidable mobilisation du réseau des formateurs du second degré (Résentice) avec les membres du pôle et sous la coordination de la DAN pour accompagner les collègues sur les outils, services et ressources numériques pour apprendre et enseigner « depuis chez soi ». Mais aussi avec quelques réflexions personnelles a posteriori (c’est toujours plus facile, hein ?) sur les implications politiques de ce que nous faisons et mettons en œuvre pour assurer cette continuité, « dans la mesure du possible ».

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